Il y a environ 40 ans, quand je suis arrivĂ© Ă  mon aĂ©ro-club pour suivre mon premier cours de planeur, la premiĂšre piĂšce d’équipement que l’on m’a mise dans les mains, c’était un parachute. Cela aurait sans doute dĂ» me mettre la puce Ă  l’oreille, mais je ne me suis pas dĂ©montĂ©. On nous a Ă  peine expliquĂ© comment nous en servir et je n’ai jamais ressenti le besoin de l’utiliser pendant toute la durĂ©e de l’instruction. Et personne ne s’en Ă©tait jamais servi Ă  ma connaissance. Sans mĂȘme y penser, nous avons enfilĂ© nos parachutes avant le vol comme l’exigeait la loi (surtout, ce rembourrage tombait Ă  point nommĂ© car nos siĂšges Ă©taient en bois nu). 30 ans plus tard, je suis frappĂ© par le peu de cas que nous faisions de nos parachutes et de leur utilisation en cas de danger de mort imminent.

La plupart des manuels de vol partageait mon insouciance. Leurs recommandations Ă©taient les suivantes: «Si vous devez quitter l’aĂ©ronef en plein vol, ouvrez la verriĂšre, dĂ©tachez votre harnais et mettez le planeur sur le dos...» Et la gravitĂ© s’occupera du reste. Aujourd’hui, avec le recul, je m’interroge: quelle peut bien ĂȘtre l’urgence, et pourquoi aurais-je besoin de sauter si je suis en mesure d’effectuer calmement un demi-tonneau en vol horizontal? Si je suis persuadĂ© qu’un saut depuis une altitude de 5 000 pieds peut me sauver la vie, c’est bien que la situation est vraiment dĂ©sespĂ©rĂ©e. Une chute vertigineuse, incontrĂŽlable, tourbillonnante et probablement fatale fera sans doute l’affaire. Mais sortir de son cockpit n’est pas facile. Pour vous mettre en situation, imaginez que vous ĂȘtes Ă©tendu dans votre baignoire et que vous vouliez en sortir mais que la piĂšce tourbillonne violemment autour de votre tĂȘte et que votre corps pĂšse trois fois son poids normal.1

Et il y avait un problĂšme de deuxiĂšme ordre. Un parachute doit toujours ĂȘtre traitĂ© avec respect, mĂȘme si l’on ne s’en sert jamais. L’humiditĂ© aprĂšs de longs moments passĂ©s dans l’herbe mouillĂ©e, ou les saletĂ©s qui s'accumulent heure aprĂšs heure sur l’étagĂšre (ou le sol) du local de rangement peuvent compromettre irrĂ©mĂ©diablement son fonctionnement. Par consĂ©quent, il est essentiel de le faire replier par un professionnel un certain nombre de fois par an. J'imagine que nous faisions tout bien comme il faut (encore une fois, c’était la loi), mais je ne me souviens pas d’avoir Ă©tĂ© particuliĂšrement intĂ©ressĂ© par toutes ces choses. Les parachutes du club Ă©taient partagĂ©s, manipulĂ©s, parfois plusieurs fois par jour. Ils semblaient mĂȘme s’allĂ©ger et bruisser un peu plus en Ă©tĂ©. Pour blaguer, on disait que la derniĂšre chose que l’on verrait en nous rapprochant du sol ce serait des lambeaux de soie mitĂ©e et des cadavres de souris qui nous tournent au-dessus de la tĂȘte.

On Ă©tait jeunes, vous l’aurez compris. Le fait de me replonger dans ce passĂ© lointain montre bien que la perception du risque Ă©volue au fil des Ăąges.

Perte de contrĂŽle

Il semblerait que les responsables politiques du monde entier s’apprĂȘtent eux aussi Ă  faire une chute vertigineuse, comme s’ils avaient Ă©tĂ© larguĂ©s depuis les sommets de l’inflation. PrĂšs de 15 mois aprĂšs les premiĂšres hausses de taux et 400 Ă  500 points de base plus tard, l’inflation, l’emploi et la croissance des salaires ralentissent bien moins vite que prĂ©vu dans la zone euro, au Royaume-Uni et aux États-Unis. À certains Ă©gards, c’est une horrible image miroir des 10 annĂ©es qui ont suivi la crise financiĂšre mondiale de 2007-2008, pĂ©riode pendant laquelle l’inflation est restĂ©e obstinĂ©ment infĂ©rieure aux objectifs, malgrĂ© des taux nuls (voire nĂ©gatifs), des milliers de milliards de dollars dĂ©pensĂ©s en rachats d’actifs et les orientations prospectives des banques centrales.

Je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais j’imagine qu’à l'Ă©poque, la plupart des responsables politiques Ă©taient frappĂ©s de la mĂȘme stupeur, devant la rĂ©ponse politique Ă  apporter pour tenter de faire augmenter l’inflation, que les dirigeants actuels face Ă  une inflation aussi rĂ©siliente et difficile Ă  contenir.2 AprĂšs cette longue pĂ©riode de faible inflation, suivie par une pĂ©riode Ă©tonnamment longue d’inflation galopante, un nombre croissant de citoyens (d’électeurs) en viendront peut-ĂȘtre Ă  mettre en doute la pertinence des idĂ©es des banquiers centraux, quelles qu’elles soient. Quand les rĂ©sultats obtenus sont loin des rĂ©sultats escomptĂ©s, on est encouragĂ© Ă  penser par soi-mĂȘme.

Le problĂšme le plus immĂ©diat pour les banques centrales, c’est qu’elles vont peut-ĂȘtre devoir infliger plus de dĂ©gĂąts Ă  leurs Ă©conomies, via des hausses de taux, que ce qu’elles avaient prĂ©vu il y a quelques mois. Cela impliquera de lourds compromis, qui ne resteront probablement pas sans consĂ©quences politiques. C’est le scĂ©nario qui se joue actuellement au Royaume-Uni, oĂč l’inflation sous-jacente vient de repartir Ă  la hausse malgrĂ© les prĂ©visions inverses de la Banque d’Angleterre. Le rĂ©sultat? Une hausse de taux surprise de 50 pb, Ă  5%, au mois de juin, des marchĂ©s qui tablent sur 6% d’ici dĂ©cembre, et un dĂ©bat trĂšs politisĂ© sur la question de savoir pourquoi les mĂ©nages britanniques, qui ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© mis Ă  rude Ă©preuve, devraient encore payer pour ce qu’ils perçoivent comme Ă©tant l’incompĂ©tence de la banque centrale.

LĂ  encore, je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais j’imagine que les autres banques centrales vont regarder ce qui se passe au Royaume-Uni avec le plus grand intĂ©rĂȘt. Ce qui est au centre des prĂ©occupations de la RĂ©serve fĂ©dĂ©rale (Fed) et de la Banque centrale europĂ©enne (BCE), c’est que mĂȘme en ayant mis en Ɠuvre le cycle de hausses le plus agressif de ces 40 derniĂšres annĂ©es, tant en termes d’ampleur que de rapiditĂ© d’exĂ©cution (du moins aux États-Unis), leurs propres prĂ©visions placent l’inflation bien au-delĂ  de leurs objectifs en fin d’annĂ©e. Les rĂ©putations ont beau avoir survĂ©cu Ă  une trĂšs longue pĂ©riode d’inflation infĂ©rieure aux objectifs dans le sillage de la crise financiĂšre mondiale, une longue pĂ©riode d’inflation galopante ne sera sĂ»rement pas vue du mĂȘme Ɠil.

Cela explique probablement les annonces plutĂŽt musclĂ©es faites par les deux banques centrales au mois de juin. Que la stratĂ©gie monĂ©taire consiste Ă  s'accommoder d’une inflation Ă©levĂ©e pendant quelque temps encore ou Ă  accepter les ravages Ă©conomiques inĂ©vitables qu’entraĂźneront de nouvelles hausses de taux, la Fed et la BCE font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous persuader que c’est la deuxiĂšme option qui a leur prĂ©fĂ©rence.

La zone de saut

Mais la thĂ©orie du saut en parachute n’a rien Ă  voir avec un saut rĂ©el.

Le graphique ci-dessous, de l’Institute of International Finance (IIF) et que nous avons dĂ©jĂ  utilisĂ©, montre le niveau total de la dette mondiale en termes absolus et par rapport Ă  la production mondiale (PIB). Il couvre les marchĂ©s dĂ©veloppĂ©s et Ă©mergents, ainsi que les emprunts d’État et les obligations d’entreprise.

Ne vous laissez pas berner par le creux de la ligne verte, qui montre une baisse du niveau de la dette par rapport au PIB dans la pĂ©riode rĂ©cente. Ce n’est que l’artefact des taux de croissance Ă©levĂ©s du PIB nominal dans le sillage de la pandĂ©mie. Comme le rapporte l’IIF, la dette mondiale totale rapportĂ©e au PIB est en rĂ©alitĂ© toujours supĂ©rieure Ă  son niveau d’avant la COVID-19. La ligne bleue reprĂ©sente tout simplement l’évolution du taux des fonds fĂ©dĂ©raux aux États-Unis. Le point, c’est que les coĂ»ts de financement en dollars se rĂ©percutent sur presque tous les marchĂ©s d’emprunt qui existent, soit directement, via leurs niveaux absolus et les spreads de crĂ©dit, soit indirectement, via les coĂ»ts d’opportunitĂ©. (Avec un rendement du bon du TrĂ©sor Ă  2 ans de presque 5%, vous ĂȘtes toujours content de votre investissement Ă  haut rendement dans une cryptomonnaie dont la sociĂ©tĂ© Ă©mettrice affiche une perte? Non? C’est bien ce que je pensais.)

Graphique 1: Niveau de la dette mondiale et coûts de financement

Graphique à barres montrant les niveaux d’endettement mondial en termes absolus, ainsi que la dette mondiale par rapport à la production mondiale (PIB)
Source: Institute of International Finance, Bloomberg Finance L.P. Données au 16 juin 2023.

Ce graphique montre une augmentation gĂ©nĂ©rale de la dette mondiale depuis 2003. Le niveau de la dette mondiale a atteint un pic en 2022. La ligne verte, qui reprĂ©sente la dette rapportĂ©e au PIB, a commencĂ© Ă  baisser ces derniers temps. Toutefois, cette baisse s’explique par les taux de croissance nominale trĂšs Ă©levĂ©s qui ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s dans le sillage de la pandĂ©mie. La rĂ©alitĂ©, c’est que la dette mondiale totale rapportĂ©e au PIB est toujours supĂ©rieure Ă  son niveau d’avant la crise sanitaire, comme le rapporte l’IIF.

Si les banques centrales ne rĂ©agissent pas immĂ©diatement, tous les secteurs de l’économie mondiale qui sont endettĂ©s vont souffrir de cette situation. Et comme on peut le voir, de nos jours, pratiquement tous les pans de l’économie sont concernĂ©s.

EmpĂȘtrĂ© dans des filets

C’est peut-ĂȘtre lĂ  qu’intervient un problĂšme de deuxiĂšme ordre. Depuis la crise financiĂšre mondiale de 2007-2008, les gouvernements et les banques centrales se sont mis en tĂȘte de prĂ©server les mĂ©nages et les entreprises des diffĂ©rents chocs. Le problĂšme, c’est qu’il est maintenant difficile de faire autrement. Pour l’essentiel, leur soutien a pris la forme d’emprunts directs par les États ou d’emprunts incitatifs via de faibles taux d’intĂ©rĂȘt. Mais maintenant qu’il faut dĂ©tricoter la plupart de ces mesures de soutien, en relevant les taux notamment, on peut se demander si les dĂ©cideurs en seront bien capables.

Le Fonds monĂ©taire international lui-mĂȘme soulignait rĂ©cemment que les banques centrales ne devraient pas risquer de compromettre la stabilitĂ© financiĂšre internationale au nom d’une idĂ©ologie servile visant Ă  contenir l’inflation.3

Tous ces facteurs ont Ă©tĂ© dĂ©battus lors de notre rĂ©cent Forum sur l’investissement obligataire au mois de juin. Le consensus auquel nous sommes parvenus, c’est que ramener l’inflation aux niveaux cibles aux États-Unis et en Europe ne sera probablement pas indolore (les ravages Ă©conomiques pouvant varier d’une rĂ©gion Ă  l’autre). Nous pensons Ă©galement que les banques centrales doivent ĂȘtre crues sur parole, du moins pour l’instant, et que les marchĂ©s ont probablement raison d’anticiper une Ă  deux hausses de taux cette annĂ©e (mais davantage au Royaume-Uni). Mais le mal s’étend et l’économie mondiale est dĂ©jĂ  parcourue par des remous, ce qui suggĂšre que les taux auront bientĂŽt atteint leur niveau maximal. Par consĂ©quent, les rendements en hausse depuis la mi-mai redeviennent plus attrayants du point de vue risque/rendement, en particulier pour les Ă©chĂ©ances proches. D’autre part, nous invitons Ă  la prudence en ce qui concerne les marchĂ©s du crĂ©dit: le maintien de taux Ă©levĂ©s pourrait constituer une menace pour les actifs risquĂ©s.

Il s'agit lĂ  de notre scĂ©nario de base. Contrairement Ă  un saut en parachute depuis une altitude de 5 000 pieds, oĂč la seule direction possible est vers le bas, l’économie mondiale est plus complexe. DiffĂ©rents risques planent, notamment celui de voir les banques centrales dĂ©cider de s'accommoder de l’inflation pendant quelque temps encore pour ne pas compromettre la stabilitĂ© financiĂšre. Ou bien le risque inverse, si elles dĂ©cidaient et mettaient en Ɠuvre de fortes hausses de taux, ce qui provoquerait une rĂ©cession bien plus profonde. Ces risques me semblent bien Ă©quilibrĂ©s de part et d’autre de ce scĂ©nario de base. La flexibilitĂ© de notre positionnement restera l’une des grandes caractĂ©ristiques de notre approche pour les stratĂ©gies multisectorielles dans un avenir prĂ©visible.

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